Rouler seule la nuit en ultra-distance : une peur réelle, mais surmontable
Interview de Lee Jenkins — Ambassadrice Race Across Series
ROULER LA NUIT EN ULTRA DISTANCE: S’Y PRÉPARER AVEC LEE JENKINS FINISHEUSE RACE ACROSS.
Pourquoi j’ai choisi d’aborder le sujet de rouler la nuit en ultra.
Si j’écris cet article et répond à cette interview aujourd’hui, c’est parce que je viens d’être nommée ambassadrice de la Race Across Series, avec une mission qui me tient profondément à cœur : mettre en avant la place des femmes dans l’ultra-distance. Et quand on parle de femmes qui hésitent à se lancer, un sujet revient systématiquement : la peur de rouler seule la nuit.
Je le sais parce que nous recevons souvent ce message. Et je le sais surtout parce que je l’ai vécu. Intensément.
Lors de ma première Race Across France, c’était même mon principal blocage. Pas la distance, pas le dénivelé : la nuit.
Alors j’ai voulu partager mon histoire, mes méthodes, mes outils, mes peurs très concrètes (à La Réunion, les chiens errants ne sont pas une figure de style), et comment j’ai fini par transformer cette peur en quelque chose de gérable.
Pour rendre les choses plus claires, j’ai choisi de répondre directement aux questions qu’on me/nous pose le plus souvent.
1. Peux-tu te présenter et parler de ton rapport à l’ultra-distance ?
Je m'appelle Lee, j'ai 45 ans, je suis infirmière, photographe et maman de deux enfants, et je vis à La Réunion depuis 18 ans. Je pratique le vélo depuis 2023, et l’ultra-distance depuis juin 2024, avec une prédilection pour le 1000 km. Ce format me correspond parfaitement : effort long, aventure, gestion de course, autonomie et dépassement de soi. Aujourd’hui, en tant qu’ambassadrice, j’essaie d’encourager davantage de femmes à se lancer et à trouver leur place dans l’ultra-distance.
Lee Jenkins sur le départ de la Race Across France 1000km
Départ en soirée/ début de nuit. Pour une première nuit d’entrée sur cette distance.
2. Te souviens-tu de ta toute première sortie nocturne ?
Oui. Je m’en souviens parfaitement : deux heures, de nuit, sur un parcours que je connaissais par cœur et surtout sans difficultés. Même avec ça, tout semblait différent. Je me rappelle surtout le mélange d'excitation et de stress : les repères disparaissent, le silence devient presque oppressant et quand le vent se fait de face, le bruit du vent tellement intense dissimule les éventuels bruits et présence, c'est angoissant… mais il y a quand même quelque chose de spécial et ce soir-là, loin de la ville et de la pollution lumineuse, le ciel était particulièrement étoilé rendant étrangement l'expérience magique. On comprend immédiatement pourquoi la nuit impressionne autant.
3. Qu’est-ce que tu as ressenti au début ?
Beaucoup de tension. Un mélange de peur, de vigilance extrême, et en même temps une certaine curiosité. La nuit isole et amplifie tout.
4. Quelles étaient tes plus grandes appréhensions avant d’oser rouler la nuit ?
L’agression, un problème mécanique en pleine obscurité, l’isolement total… et surtout les chiens errants. À La Réunion, ce n’est pas une crainte imaginaire : j’ai été poursuivie à plusieurs reprises.
5. Tu avais des appréhensions spécifiques en tant que femme ?
Oui. La peur d’une mauvaise rencontre, d’être isolée sans pouvoir me protéger. Cette peur n’est pas irrationnelle : elle reflète une vulnérabilité bien réelle. Je ne l’ai jamais minimisée, mais j’ai appris à m’équiper et à me préparer pour la réduire.
6. Qu’est-ce qui t’a poussé à franchir le pas ?
La Race Across France. Je savais qu’il faudrait rouler la nuit pour terminer. Je n’avais pas le choix : si je voulais participer, il fallait affronter la nuit avant la course. Alors j’ai décidé d’apprivoiser cette peur avant le départ, avec des sorties nocturnes progressives.
7. Pourquoi, selon toi, la nuit impressionne autant ? Comment dépasser cette barrière mentale ?
Lee sur le départ du 1000km de la race across france -
Parce que nos repères disparaissent : on ne voit plus loin, on n’entend plus rien, l’imagination prend beaucoup de place. Pour dépasser ça, il faut créer de la familiarité : rouler de nuit régulièrement, commencer accompagné, puis seul(e), et s’équiper pour se sentir en sécurité.
8. Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut rouler la nuit pour la première fois, seul(e) ?
Commencer simple : faire une courte sortie près de chez soi, prévenir quelqu’un, tester son matériel lumineux, choisir un parcours connu et surtout : ne pas chercher la performance, mais la sensation. L’idée, c’est de dompter progressivement la nuit, pas de se mettre en difficulté.
Comment prépares-tu ta sécurité : itinéraire, lumières, communication, mindset ?
Ma routine est toujours la même :
prévenir une personne de confiance de mon parcours
partager ma localisation en direct depuis mon téléphone
plusieurs éclairages puissants (lampe vélo 2000 lumens et frontale pour élargir le champ de vision)
sifflet, lampe stroboscopique d’auto-défense, bombe anti-agression
Ce combo réduit énormément ma charge mentale : je sais que je peux réagir.
9. T’es-tu déjà sentie en danger la nuit ? Ou est-ce surtout une perception ?
Oui, et ce n’est pas qu’une perception. À La Réunion, j’ai déjà été poursuivie par une meute de chiens à 4 h du matin lors d’une course d’ultra. J’ai pu les distancer grâce à ma lampe stroboscopique, qui les a aveuglés et a ralenti leur course. J’ai également dû utiliser ma bombe anti-agression sur un chien en pleine journée. Ces expériences m’ont rappelé que le danger est réel, mais qu’avec de bons outils et de bons réflexes, on peut y faire face. Avec du recul, l’expérience et l’aide de témoignages sur les réseaux m’ont aussi appris à adapter mon comportement face à des chiens agressifs. Parfois, ralentir au lieu d’accélérer modifie le comportement de l’animal : il se calme et perd l’intérêt de nous poursuivre. Je sais que c’est difficile à croire et qu’oser le faire n’a pas été simple, mais ça fonctionne. Beaucoup de chiens sont excités par la fuite ; certains vont même jusqu’à courir après des voitures. Ralentir, voire descendre du vélo, peut les couper dans leur élan. Si vous devez descendre, placez le vélo entre vous et le chien pour créer une barrière protectrice. Mais rassurez-vous : si ces situations sont une réalité à La Réunion, elles ne le sont pas en métropole. Lors de mes deux participations à la RAF 1000 km, je n’ai croisé aucun chien errant, seulement une biche, une marmotte et un renard. Des instants magiques.
10. Comment gères-tu la fatigue et le sommeil en ultra-distance?
La nuit, la fatigue amplifie tout, y compris la peur. Lors de ma première Race Across France, je roulais parfois jusque dans le milieu de la nuit. Malgré mes entraînements, j’avais peur, surtout lorsque je me retrouvais au milieu de la nature, en pleine forêt. Je m’imaginais toutes sortes de scénarios.
J’ai alors pris l’habitude d’appeler ma sœur et de la mettre sur haut-parleur. Elle restait des heures au téléphone avec moi. Ça me permettait de ne pas trop penser et elle me donnait le courage d’avancer dans la nuit. Ça me donnait l’impression qu’elle était là. Ça peut sembler ridicule, mais ça marchait. J’en profite pour la remercier du fond du cœur.
11. Et après cette première expérience ?
Bizarrement, lors de mes courses suivantes, je n’ai plus ressenti la même peur. Comme si cette première étape avait été une véritable épreuve du feu. Il a fallu une première expérience pour dédramatiser la chose et se rendre compte qu’on est capable.
En revanche, je ne roule jamais de nuit sans mes outils : ils m’apportent sérénité et confiance, et rendent la peur beaucoup plus gérable.
12. Qu’est-ce qui rend les sorties nocturnes uniques ou magiques ?
les départs magiques sous les lumières de la race across france
La solitude, le calme, les étoiles. On a l’impression que le monde dort et qu’on avance dans une bulle hors du temps. C’est un moment intime et puissant. Tous nos sens sont en alerte. Il y a quelque chose d’irréel.
13. Que dirais-tu à une femme qui n’ose pas encore rouler la nuit et pense que ce n’est pas pour elle ?
Que la peur est normale. Mais qu’elle ne définit pas ce dont elle est capable. On peut s'habituer à la nuit, pas à pas. Et une fois qu’on l’a fait une première fois, tout change. La confiance arrive, la liberté aussi.
CONCLUSION — Ce que je veux transmettre en tant qu’ambassadrice
Si j’ai voulu devenir ambassadrice de la Race Across Series, c’est pour :
parler de ces sujets que beaucoup n’osent pas aborder
montrer que la peur n’annule pas la légitimité
rappeler que les femmes ont toute leur place dans ces épreuves extrêmes
Rouler seule la nuit m’a fait grandir. Ça m’a appris la vigilance, la gestion du stress, la confiance.
Et surtout : la peur n’est pas une faiblesse, c’est un point de départ.
Si mon expérience peut aider une seule femme à se dire : “OK, moi aussi je peux essayer”, alors cet article aura rempli son rôle.