Gérer son sommeil en ultra-distance: La règle sommeil sur les Race Across Series

Webinar ultra distance - rémy hurdiel

Image du webinar sur le sommeil

Comprendre, performer, rouler en sécurité

Depuis plusieurs éditions, les courses Race Across Series intègrent une règle sommeil.
Parfois questionnée, parfois mal comprise, elle repose pourtant sur des bases scientifiques solides et une volonté claire : permettre aux athlètes d’aller loin, longtemps, et en sécurité.

Pour mieux comprendre son origine, son fonctionnement et son impact réel sur la performance, nous avons posé 10 questions à Rémy, expert du sommeil et chercheur, à l’origine de cette réflexion menée avec les équipes Race Across.

D’où vient l’idée de mettre en place une “règle sommeil” sur la Race Across ?

L’idée est née d’un constat simple : certains comportements observés en ultra-distance étaient incompatibles avec une pratique sûre de ce sport.

Comme dans d’autres disciplines d’endurance (course au large autrefois, trail running parfois encore), persistait une croyance forte : moins tu dors, plus tu vas vite.
Nous étions — et sommes toujours — convaincus que cette croyance est fausse.

La règle sommeil a donc été pensée pour :

  • Limiter les comportements à risque,

  • Mettre le sujet du sommeil au centre de la pratique,

  • Et surtout servir de base à un véritable programme éducatif, afin d’aider les athlètes à mieux gérer leur fatigue et à développer leurs compétences en ultra.

Quel était le problème principal observé avant cette règle ?

Le problème majeur était l’hypersomnolence.

Concrètement, certains cyclistes s’endormaient involontairement en roulant, ce qui représente un risque majeur :

  • chutes,

  • accidents avec d’autres usagers,

  • incapacité à réagir face à un danger (virage, chaussée dégradée, animaux, véhicules…).

En ultra-distance, le coureur est seul responsable de sa sécurité.
Or, un athlète somnolent n’a plus les ressources mentales nécessaires pour réagir correctement.
L’objectif de la règle est donc de trouver le bon compromis entre temps de pédalage et maîtrise de la fatigue.

Concrètement, comment fonctionne la règle sommeil ?

La règle est volontairement simple et lisible :

4 heures d’arrêt obligatoires par tranche de 36 heures,
calculées à partir de l’heure de départ du coureur,
et cumulées grâce aux données GPS du système de tracking.

Cela rend impossible d’enchaîner deux nuits blanches complètes à vélo.

Sur quels éléments scientifiques vous êtes-vous basés ?

Notre équipe de recherche, à l’Université du Littoral Côte d’Opale (Dunkerque), travaille sur le sommeil et la fatigue en sport depuis plus de 20 ans, sur le terrain comme en laboratoire, dans toutes les disciplines concernées par la privation de sommeil.

Nous avons collecté des milliers de données, sur terre comme en mer, ce qui nous a permis de développer des modèles mathématiques prédictifs de la fatigue en exercice — une expertise aujourd’hui reconnue à l’international.

Pour la Race Across, nous avons simulé une vingtaine de scénarios, afin de construire une règle qui :

  • respecte l’esprit de l’ultra,

  • tout en restant alignée avec les fondamentaux scientifiques de la régulation de la somnolence,

  • en prenant en compte à la fois les effets aigus du manque de sommeil et l’accumulation de fatigue sur plusieurs jours.

Que fait réellement la privation de sommeil au corps et au cerveau ?

Le cerveau est le centre de contrôle absolu du cycliste, indépendamment de ses qualités physiques.

Quand le sommeil manque :

  • les capacités cognitives diminuent (organisation, prise de décision),

  • la motivation devient instable,

  • les émotions sont plus difficiles à réguler,

  • la puissance motrice baisse, la perception de l’effort augmente.

Mais le plus critique reste la capacité à maintenir l’éveil. Quand la dette de sommeil devient trop importante, le cerveau déclenche des attaques de sommeil (sleep attacks) : des endormissements involontaires, souvent sans que l’athlète en ait conscience.

C’est ce phénomène que la règle vise à éviter à tout prix, notamment lors de la seconde nuit, moment particulièrement critique.

Dormir empêche-t-il vraiment de performer ?

Non. En réalité, la performance repose sur un compromis que nous appelons le WMG – Wakefulness Made Good.

  • Dormir 8h par jour comme à la maison → trop lent en compétition.

  • Ne pas dormir du tout → perte de puissance, erreurs, perte de contrôle mental, accidents.

Nos données montrent que, sur les formats les plus longs, le WMG se situe généralement entre 8 % et 20 % du temps de course consacré au sommeil.

Ce ratio dépend :

  • de la capacité physique,

  • de l’âge,

  • de la durée totale de l’épreuve.

En 2025 sur la Race Across France, le vainqueur n’était pas celui avec la meilleure FTP au départ, mais celui qui avait le meilleur équilibre sommeil / effort. Tous les indicateurs confirment donc une chose : la relation sommeil–performance est bien réelle.

Comment planifier sa course avec cette contrainte ?

La clé est simple : respecter les rythmes naturels.

L’être humain est diurne :

  • on roule le jour,

  • on récupère la nuit.

Sur des courses très courtes (1 à 2 nuits), des siestes peuvent suffire. Mais dès que l’épreuve dure 3 à 9 nuits, le sommeil nocturne devient essentiel.

Nos données montrent que :

  • seuls quelques athlètes très entraînés peuvent tenir avec 1h30 à 2h par nuit,

  • la majorité des coureurs ont besoin d’au moins 4h de sommeil par 24h sur les formats longs.

Avez-vous constaté des effets concrets depuis la mise en place de la règle ?

Oui, très clairement.

Depuis l’instauration de la règle :

  • les récits d’hallucinations ont quasiment disparu,

  • les performances globales sont meilleures,

  • les accidents sont devenus très rares.

Les équipes terrain — PGO, bénévoles et Sleep Angels — jouent aussi un rôle clé, en accompagnant les athlètes avec bienveillance et lucidité.

Cette règle enlève-t-elle l’esprit ultra ?

Absolument pas.
Bien au contraire.

Les trois raisons principales de s’aligner sur une Race Across sont :

  1. se dépasser en sécurité,

  2. prendre du plaisir,

  3. être performant.

La règle sommeil est précisément conçue pour garantir ces trois dimensions. Même avec cette contrainte, une Race Across reste — et restera — un défi hors norme.

La règle pourra-t-elle évoluer à l’avenir ?

Oui.

Nous continuons de mesurer le sommeil et la fatigue avec des standards scientifiques stricts. La règle pourra évoluer si de nouvelles données ou contraintes organisationnelles le justifient (par exemple l’heure de départ des courses).

Mais l’esprit restera le même : permettre aux athlètes de vivre pleinement l’ultra-distance, dans des conditions compatibles avec la performance et la sécurité.

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